La rectification des noms

Ceci est la première partie d’une série consacrée à la rectification des noms.
Dans cet article, je présente brièvement le concept, en expliquant quelles sont ses différentes dimensions. Les deux articles suivants seront consacrés à Confucius et à Xun Zi, deux penseurs clés de la notion. Viendront ensuite plusieurs articles qui montreront comment on peut utiliser cette idée aujourd’hui.

La rectification des noms est un vieil art martial chinois. Art, parce que c’est une pratique, et martial, parce que c’est une lutte constante contre des forces qui ne sont jamais au repos.

La rectification consiste, en son essence, à utiliser le langage de façon précise afin que les pensées soient claires, que les discours soient justes et que les actes qui en découlent soient harmonieux. Simple ? Il n’est pas suffisant d’une vie pour y arriver.

La rectification des noms parait être une banalité : c’est là que se cache sa force.

La rectification des noms comporte trois degrés, qui s’occupent chacun d’une dimension spécifique du langage.

Brossons en quelques traits leurs caractéristiques principales.

Le premier degré de la rectification des noms consiste à se mettre d’accord sur le sens des mots. C’est la partie qui parait la plus simple ; elle est en réalité très difficile dès qu’on commence à la pratiquer. Comme le rappelle Descartes : « si l’on se mettait toujours d’accord, entre philosophes, sur le sens des mots, presque toutes leurs controverses s’évanouiraient » (Règles pour la direction de l’esprit, XII. 6).

Se mettre d’accord sur le sens des mots, c’est commencer par définir les mots qui existent déjà. Pour l’honnête homme, c’est faire l’effort de réfléchir aux mots qu’il pense connaître. C’est interroger leur histoire et explorer leurs différents usages. C’est prendre la peine de ne plus utiliser le langage de façon automatique, mais en gourmet de la langue, qui goûte chacun des ingrédients avec délice.

Pour le lexicographe, c’est faire un travail de moine méditant, un lent travail d’analyse des mots et de leur histoire, pour donner au grand public des notices aussi complètes que possible pour chacun d’entre eux.

Pour les écrivains, c’est partir à la découverte du monde avec des cartes incomplètes, et rapporter avec eux toutes les trouvailles encore inconnues. Car se mettre d’accord sur le sens des mots c’est d’abord définir ce qui existe déjà, mais c’est également découvrir de nouveaux mots. Mettre des mots sur les phénomènes nouveaux, mais également méditer sur le réel pour essayer de le voir sous des angles nouveaux.

Ces deux fonctions sont, en théorie, la fonction assignée à l’Académie Française. Les Immortels sont censés être sélectionnés parmi les meilleurs praticiens de la langue française, afin d’écrire son dictionnaire. On croit que celui est censé être prescriptif : il devrait en réalité être une méditation raffinée sur la langue de la nation.

Le second degré de la rectification des noms consiste à employer les mots à bon escient. Une fois que l’on sait ce qu’ils veulent dire, encore faut-il les employer pour désigner les bonnes choses. En français cela porte un nom : « appeler un chat, un chat ». Cela consiste à dire la vérité, au sens d’Aristote : « dire que ce qui est, est, et que ce qui n’est pas, n’est pas » (Métaphysique, 1011b, 25).

C’est une hygiène de la pensée et de la parole. Il faut choisir les mots avec soin, parce que celui qui parle ou qui écrit est responsable de ce qu’il dit et des mots qu’il choisit.

Mais cela va plus loin. Utiliser les noms à bon escient présuppose d’accepter de voir le réel pour ce qu’il est et de dire ce que l’on voit. A nouveau la tradition française le formule remarquablement, lorsque Charles Péguy écrit, dans Notre Jeunesse : « il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Ainsi la rectification des noms demande souvent du courage. Il consiste à suivre l’exemple de l’enfant dans le conte de Christian Andersen les Habits neufs de l’empereur, et dire que l’empereur est nu. Il faut accepter de voir le monde dans son immédiateté, dans sa nudité, et ensuite poser les bons mots pour le décrire.

Le troisième degré de la rectification des noms consiste à incarner les mots. C’est le plus difficile. Si le second degré consiste à accorder les mots avec le réel, le troisième consiste en son opposé : accorder le réel avec les mots.

L’exemple le plus criant concerne les fonctions : chaque personne qui se voit occuper tel ou tel poste doit se comporter comme tel. Un général doit se comporter en général, un ministre en ministre, un président, en président. Jacques Chirac, avec son sens de l’épigramme, disait à ce propos : « les Français veulent un chef qui cheffe » (Figaro Magazine du 20 juin 1992). Voilà qu’il pratiquait la rectification des noms et qu’il l’ignorait !

Cette troisième dimension peut également s’appliquer aux objets. Ceux qui les conçoive et qui les vendent doivent s’assurer qu’ils sont bien ce qu’ils disent être. L’artisan qui créé une théière doit inventer un objet qui remplisse parfaitement sa fonction de théière. Si d’aventures celle-ci ne comportait pas de poignée par exemple, en partant de l’idée que sa forme n’en serait que plus harmonieuse, pourrait-elle encore prendre ce nom ?

De la même manière, tous les produits alimentaires doivent porter le nom de ce qu’ils sont. Un yaourt est un produit à base de lait fermenté : que celui-ci ne soit qu’un lait gélifié, et le voilà aussitôt déchu de sa qualité !

Le troisième degré doit enfin s’appliquer aux mots abstraits, et ce, dans tous les domaines de la vie. Cela peut être extrêmement prosaïque : un praticien qui pose une plaque sur son cabinet doit être formé et pratiquer la technique dont il se réclame. Toute consultation populaire doit engager les politiques qui l’ont initiée à appliquer le résultat du vote. Les exemples pourraient continuer longtemps : la rectification des noms est partout.

Car c’est un appel à être, pleinement, à tout instant. Y manquer, ne serait-ce qu’une minute, c’est un peu perdre de la vie, c’est un peu perdre de son potentiel d’humanité.

Concevoir, parler, agir : voilà les trois domaines de la rectification des noms.

Celle-ci consiste, disions-nous, à lutter contre des forces qui ne sont jamais au repos. La langue évolue en effet sans arrêt, et la rectification des noms est une tentative de ralentir, sinon de guider, cette évolution afin de ne pas en être trop les jouets.

Mais c’est également une pratique martiale, car il y a une tentation permanente de manipulation de la langue. Celui qui contrôle la langue peut contrôler le peuple et la cité, d’où la nécessité permanente, pour les citoyens, de surveiller la manière dont elle est utilisée, et de l’employer aussi bien que possible.

L’expression « rectification des noms », en chinois cheng-ming (正名), est une expression que l’on trouve en premier lieu chez Confucius. On la trouve utilisée plusieurs fois dans les Analectes, ce recueil d’aphorismes et d’apophtegmes qui constituent l’essentiel de ce qu’on sait de l’homme et de sa pensée.

C’est donc par là que commence notre exploration de la rectification des noms, et ce sera l’objet de l’article de la semaine prochaine.

Photo : Les montagnes du Hunan, sujet classique de la peinture chinoise. chensiyuan, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons