Bienvenue à Wokeville (2)

Lorsque vous arrivez à Wokeville par le sud, par une sorte de petite départementale à deux voies qui slalome près de l’autoroute, la ville ne paye pas de mine. On est encore un peu loin du centre. Il y a une station service, un vieux motel, des sortes de hangars industriels qui abritent, qui le journal local, qui un centre de jeux à base de pistes de bowling et de billards.

Passé le rond-point, vous tomberez peut-être sur un amas de véhicules, un gros embouteillage causé par le décalage frappant entre le nombre de voitures et la taille des lieux. Tout le monde essaye de rentrer et de sortir d’un même parking sous-dimensionné, quel que soit la saison ou l’heure où vous arrivez.

La raison de l’encombrement ? Le dispensaire, qui, en 2018, venait d’ouvrir. Mais c’est un dispensaire d’un genre un peu particulier : on y vend du cannabis.

La substance est autorisée à des fins médicales dans l’état du Massachusetts depuis 2012, autorisation qui a été élargie en 2017 aux « fins récréatives », selon l’expression utilisée désormais passée dans la langue française courante.

Le temps que les différentes autorisations et autres règlements soient mis en place, et Wokeville a reçu l’insigne honneur d’être la première ville a accueillir

Monsieur le maire était ravi : il fut le premier à entrer dans le magasin, un jour de novembre 2018, mais pas avant huit heures du matin, heure précise à laquelle l’autorisation entrait en vigueur. La loi, c’est la loi.

Derrière lui, ce jour-là, des centaines d’acheteurs venant de toute la région, et qui faisaient la queue depuis la veille minuit et demi. L’avis est unanime : « c’est un moment historique ».

Le moment historique a un prix : un peu plus de dix-sept dollars le joint, taxe incluse.

Le maire ne le dit pas (lui aussi est ivre de ce moment « historique pour la communauté ») mais la perspective d’une nouvelle rentrée d’argent est l’une des raisons qui a poussé Wokeville a s’intéresser au dispensaire : grâce aux taxes de six pour cent, le premier trimestre a rapporté un peu plus de 737 000 dollars.

Pour un peu ça ressemblerait à un rêve de politicien. Un nouveau commerce, qui attire de nouveaux clients, qui dépensent leur argent en ville, qui font rentrer des taxes, et qui en profitent ensuite pour aller dépenser un peu plus dans le reste de la ville.

Pour les habitants du quartier, le rêve est très vite devenu un cauchemar. Une population de personnes consommant des drogues dures s’y installée. Un matin, on voit une descente de police dans le motel qui se trouve derrière le dispensaire : c’était devenu une flophouse, un repaire qui mêlait prostitution et drogues dures.

Pire : la ville est devenue un fumoir à ciel ouvert. Impossible d’échapper à l’odeur de la marijuana. Pas un endroit où il n’y ait quelqu’un en train de fumer. Pas un parc où il n’y ait des groupes plus ou moins amicaux qui s’installent pour consommer. Le chemin de randonnée qui passe en bas de chez nous est régulièrement recouvert d’une sorte de halo. Après la pluie, il y a même une odeur de souffre, signe qu’on ne fume probablement pas que du cannabis dans les environs.

Conséquence immédiate : plus aucun enfant dans les parcs de la ville. Impossible de sortir sans traverser au moins une fois un nuage de cette fumée à l’odeur vaguement sucrée et certainement toxique pour les plus petits.

Dans les immeubles, la situation devient vite intenable. Mal isolés les uns des autres, il suffit qu’un appartement s’y mette pour que tout les autres locataires en profitent.

Nous habitions dans une habitation typique de la région, ce qu’on appelle des townhouses. C’est une série de maisons en bois construites les unes contre les autres. Chacune est divisée en deux : une petite entrée permet d’aller soit au rez-de-chaussée soit à l’étage.

A cette époque-là, notre premier enfant venait de naître. Il avait quelques problèmes de santé qui nécessitaient qu’on s’occupe de lui toutes les deux heures durant la nuit. Et voilà qu’un soir, vers vingt-deux heures, on sent une odeur très forte.

D’habitude on est plus ou moins épargné : j’ai pris soin de combler tous les interstices des fenêtres un peu branlantes et les dessous de porte pour nous isoler au maximum. Mais ce soir-là, c’est plus fort que d’habitude. Probablement une grosse soirée dans un appartement à côté. La fumée de cannabis rentre partout. Mon fils tousse. On a du mal à respirer.

On ouvre les fenêtres, la porte, on essaye de faire un courant d’air. C’est pire. Il ne reste qu’une solution : partir le temps que ça se calme. C’est l’hiver : on s’habille chaudement, on prend la voiture et on va rouler une petite heure dans la rase campagne, le temps que l’air de notre appartement redevienne salubre.

Absurde ?

Même pas. Toute la ville se met à vivre au rythme du dispensaire. Celui-ci draine vers Wokeville toute la population des consommateurs de drogue, beaucoup étant également des patients dans les deux services psychiatriques de la région.

Les gens se plaignent, les familles viennent de moins en moins et les commerces commencent à ressentir les effets.

En quelques mois, le centre-ville, qui était l’argument numéro un de la revitalisation de la ville, est transformé. Les commerces ferment les uns après les autres. A tel point que le journal local consacre toute une série d’articles au sujet.

Août 2019 : la pâtisserie italienne ferme ses portes après vingt-huit ans. Le propriétaire « n’a pas développé les raisons de la fermeture ». Septembre 2019 : une pizzeria qui proposait également des concerts ferme après douze ans d’activité. Aucune raison donnée, aucun business en vue pour reprendre l’emplacement.

Durant la même période, un bar à vin extrêmement couru ferme également, pratiquement du jour au lendemain. La propriétaire, une new yorkaise qui avait ouvert quatre ans et demi auparavant, est la seule à dire honnêtement les raisons de la fermeture : une baisse de revenu due au cannabis et au panhandling.

La question est d’ailleurs récurrente. Le centre ville est quadrillé de mendiants qui viennent de tout le comté. La mairie, toujours prête à faire l’histoire, a même pondu un rapport sur le sujet, intitulé : « un centre ville de Wokeville pour tous : résidents, visiteurs, commerçants et personnes à risque ». Deux cent quarante-huit pages d’une prose raffinée, où on utilise par exemple le mot « personne à risque ». C’est l’euphémisme du jour pour désigner les mendiants plus ou moins agressifs qui quadrillent le centre ville.

On y trouve des chiffres édifiants (huit cent appels à la police en moyenne par an), deux cents vingt infractions commises en 2017, 136 en 2018. Heureusement, le rapport nous rappelle que le pandhandling est légal, et qu’il est même protégé par le premier amendement.

Les solutions proposées ? En premier lieu : créer une campagne de communication. Ensuite créer un fond pour augmenter les ressources disponibles pour les personnes à risque. Permettre de donner via « la technologie ». Créer un centre pour les accueillir. Développer l’éducation. Le reste est à l’avenant.

En attendant, quelques mois à peine après l’ouverture du dispensaire, le centre ville se vidait de ses commerces, de ses visiteurs, et, en ce qui nous concerne, de certains résidents.

En 2019, une étude publiée d’après les statistiques du FBI sur les vingt-cinq villes les plus violentes du Massachusetts place Wokeville en dix-neuvième position (depuis elle n’est plus dans le top vingt-cinq). En 2021, il y a même eu un meurtre qui a fait les gros titres de la presse jusqu’à Boston. Il a eu lieu dans l’appartement à côté de celui où nous habitions.

Viktor Klemperer et la LTI

LTI : voici un acronyme qui ne se laisse pas deviner facilement. Et même lorsqu’on le déplie, sa signification n’est pas évidente : Lingua Tertii Imperii. Son équivalent français est plus clair : Langue du Troisième Reich. Mais même là, pour le dire en français, on a recours à un mot allemand. C’est dire si les problèmes linguistiques sont au cœur de cet ouvrage.

Paru en 1947, il est basé sur le journal que Viktor Klemperer, son auteur, tint de façon régulière durant les douze années que durèrent le régime nazi.

Le projet du journal ? « Observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive – car demain déjà cela aura un autre aspect, demain déjà tu le percevras autrement -, retient la manière dont cela se manifeste et agit. » (p. 34)

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Julien Benda et la trahison des clercs (2/2)

Julien Benda constate qu’à la fin du XIXème, les clercs ont choisi un chemin nouveau : ils ont trahi. Conséquence de cet état de fait ? La réduction de l’universel au particulier, en particulier au niveau moral. Les grands systèmes moraux occidentaux (que ce soit le christianisme, l’humanisme ou la philosophie des Lumières dans sa version kantienne par exemple) ont toujours cherché des principes qui puissent s’appliquer à tous, en tous temps, et formulent, chacun à sa manière, une variante de la règle d’or.

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Julien Benda et la trahison des clercs (1/2)

Julien Benda a écrit la Trahison des clercs dans les années 20 (du XXème siècle) et voilà qu’on peut le lire dans les années 20 (du XXIème siècle) et trouver qu’il est toujours d’actualité.

Sa thèse ? Les intellectuels de son époque ont trahi leur mission initiale. Celle-ci était simple : s’occuper des valeurs éternelles et transcendantes (parmi lesquelles la vérité, la justice et la raison) pour mettre un frein aux passions de leurs temps. Mais voilà que les intellectuels ont renoncé à cette vocation millénaire pour descendre dans l’arène et devenir les agitateurs et les propagateurs des passions de leur temps.

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Bienvenue à Wokeville (1)

En novembre 2018, je suis parti vivre dans le Massachusetts pour des raisons familiales. J’ai emménagé dans l’ouest de l’état, une zone un peu enclavée, bien loin de Boston et de la mégapole de la côte est. J’ai vécu six mois dans une ville qui avait été un centre extrêmement important de la région jusque dans les années cinquante, et six mois dans une petite ville que je ne nommerai pas ici explicitement, et que j’appellerai Wokeville.

Pendant cette année-là, j’ai vécu dans un monde que je n’imaginais pas exister, une sorte d’univers parallèle totalement surréaliste, une des villes dans lequel le mouvement que l’on appelait pas encore woke en français, s’épanouit joyeusement.

J’ai tenu six mois.

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Des Japonais à Jérusalem (2/2)

(Suite de la première partie).

Dès le début, Teshima considère, à l’instar de Uchimura Kanzō, dont il fréquentait le mouvement, que le christianisme tel qu’il a été amené par les occidentaux est trop… occidental. Ce qu’il veut, c’est retrouver le christianisme originel, tel que vécu par les apôtres. Et pour cela, il ne voit qu’une solution : demander aux Juifs. Or voilà que la même année que Teshima a eu son expérience sur le mont Asso, l’état d’Israël a été recréé. après avoir disparu pendant près de 1800 ans. Pour Teshima, la portée de cet événement est universelle : il s’agit là de l’accomplissement de la promesse des prophètes qu’un jour les Juifs reviendront sur leur terre.

En 1954, Teshima rencontre un Israélien dans le train, le professeur Israel Slominitzky, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem dans le département d’agriculture, et membre du kibboutz Beit Alfa (affilié à la Shomer Hatzair, le mouvement communiste, farouchement antireligieux). Ils deviennent amis : c’est le premier pont avec Israël.

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Des Japonais à Jérusalem (1/2)

C’est un groupe étonnant : un groupe de Japonais sionistes. Un groupe que les Hiérosolymitains connaissent souvent de façon un peu confuse. On les voit une fois par an faire une parade au moment de Soukkot, et de temps en temps au Kotel. Lorsqu’ils s’y rendent en groupe, au moment de leur pèlerinage annuel, ils sont habillés avec une tenue bleue qu’on ne peut pas louper. Parfois ils viennent même en tenue traditionnelle, en kimono. Ce groupe, ce sont les Makuya. Portrait d’un mouvement né en même temps qu’Israël et ami d’icelui depuis.

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Un mythe moderne 2/2

(Suite de la première partie)

L’ouvrage de Jung Un Mythe moderne, a été publié en 1958, trois ans avant son décès. Il serait abusif de dire que c’est son livre testament (dans cette catégorie on lira plutôt Essai d’exploration de l’inconscient), mais c’est un livre dense, qui agglomère énormément de concepts clé de l’auteur. Pour cette raison, c’est un livre difficile d’accès, et, si on le prend pour le sujet qui semble être le thème principal, on est souvent un peu déçu.

L’ouvrage semble se répéter et ouvrir des parenthèses qui partent loin, parfois à première vue un peu trop loin du sujet.

On peut se dire que c’est un livre un peu brouillon, écrit au fil de la plume, et en rester là. Ou on peut faire l’hypothèse que c’est un livre construit et pensé pour être tel qu’il est, et faire un effort de lecture pour voir si il n’en dit pas un peu plus que ce qu’il semble dire.

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