2001, L’Odyssée de l’espace (Actes I et II)

Avertissement : cet article contient des éléments clé de l’histoire.



C’est une œuvre unique. Un film hybride qui mêle opéra et tableaux abstraits, et dont le thème n’est rien de moins que l’évolution de la conscience humaine de l’âge des cavernes à l’âge de la conquête spatiale. Un film sans prédécesseur et sans successeur, et, peut-être, pour cette raison, un film un peu obscur, surtout si on le voit la première fois en pensant qu’il s’agit simplement d’un film de science-fiction.

C’est surtout un film dont les thèmes, au fur et à mesure qu’on se rapproche de l’hypothétique singularité, deviennent de plus en plus d’actualité. En 1968 ils semblaient appartenir à un futur possible ; aujourd’hui ils sont notre actualité.

Alors lançons la bobine, éteignons la lumière, installons-nous au fond de la salle, là où on peut entendre le cliquetis de la croix de Malte (la meilleure place) et replongeons-nous dans le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick. (1)

Le film est pensé comme un opéra, dans la tradition des grands opéras du XIXème : une tentative d’offrir au public une œuvre totale qui mêle musique et images de façon extrêmement poussée. La musique n’est pas là pour illustrer l’image : elle fait partie intégrante de l’expérience. Pour cette raison, il faut voir 2001 dans de bonnes conditions : une image de bonne définition, avec une large diagonale, et un son de qualité. C’est un film qui est pensé pour être une expérience immergente, pas pour être vu sur un coin de canapé en regardant son portable.

De l’opéra, 2001 en a la structure : le film est divisé en cinq actes, cinq unités qui sont parfois indépendantes les unes des autres (les actes II et III n’ont par exemple pas le même personnage principal). Chaque acte est quant à lui divisé en une série de tableaux, chacun tournant autour d’une idée et, le plus souvent, d’un thème musical spécifique.

Le film commence par un écran noir. Le rideau ne s’est pas encore levé : c’est le temps de l’ouverture. La musique de György Ligeti monte doucement.

Le premier acte est signalé par un insert qui dit simplement : « l’aube de l’humanité ».
Premier tableau : on est dans la savane. Aucune musique, si ce n’est celle de la nature. Des singes sont accroupis parmi quelques phacochères. Ils se disputent quelques plantes qu’ils mangent.
Le tableau suivant montre la horde attaquée par un léopard.
Le troisième : la horde est au bord de l’eau, quand un second groupe vient les déloger.
Le quatrième : dans une grotte. Les membres de la horde sont blottis les uns contre les autres pendant qu’on entend des cris de prédateurs à l’extérieur. Un des petits se réfugie dans les bras de sa mère.
Cinquième tableau : un peu plus tard, au matin. Cette fois, il y a de la musique : comme un bourdonnement. La horde découvre, au milieu de leur territoire, un artefact étrange : un monolithe noir. Ils s’approchent et finissent par le toucher. La musique s’arrête brutalement.
Sixième tableau : retour aux bruits de la nature. Un des singes joue parmi des ossements. Il prend un cubitus et commence à taper avec sur les autres os. Il tape de plus en plus fort et semble penser simultanément à la mise à mort d’un phacochère.
Septième tableau : la horde est à nouveau en train de manger. A la différence du premier tableau, cette fois ils mangent de la viande crue. Un des petits joue avec un os.
Huitième tableau : les deux hordes se font à nouveau face, mais cette fois, armé du cubitus, le meneur du premier groupe tue l’un des agresseurs. Les autres accourent pour s’acharner sur le corps. Le meneur lance l’os en l’air, il tourne, retombe – cut sur une station spatiale, dans l’infini de l’espace. Fin de l’acte I, début de l’acte II.

On est à vingt-trois minutes de film : aucun dialogue, pratiquement aucune séquence narrative. En général, c’est à ce moment que le spectateur un peu impatient abandonne.

Pour voir le sens surgir, il faut prendre un peu de recul. La structure apparaît évidente : chaque tableau décrit un moment dans l’aventure humaine.

Le premier montre le futur être humain au stade animal : il est au milieu des phacochères, et semble vivre avec eux comme si les uns ne voyaient pas vraiment les autres.

Le second tableau montre comment l’espèce est, à ce stade, vulnérable : soumise à la loi de la nature, elle se fait dévorer par le premier prédateur qui passe.

Le troisième tableau renforce l’idée : lorsque deux groupes se rencontrent et se disputent une ressource (ici : l’eau), c’est à nouveau le plus fort qui gagne.

Le quatrième tableau montre la horde réfugiée dans la grotte : il n’y a pas grand chose à faire si ce n’est attendre que le danger passe.

Tout change avec le cinquième tableau : voilà que surgit ce monolithe noir, cet espèce de parallélépipède rectangle qui est l’un des héros du film. Sa forme ne laisse aucun doute sur son origine : il est tout sauf naturel. D’où vient-il ? Cela ne sera jamais dit, même si on peut spéculer facilement sur la manière dont il est arrivé là. Plus intéressant est sa fonction : dès lors que la horde le touche, quelque chose change.

C’est le sujet du sixième tableau : l’un des membres de la horde prend un os et a l’idée de s’en servir différemment. Voilà qu’il l’utilise pour casser les choses : l’os n’est plus un simple déchet, un élément du décor. L’os devient un outil, un élément du décor qui va être utilisé pour changer celui-ci. En parallèle, on voit un montage avec un phacochère qui tombe : c’est le sujet du septième tableau : maintenant qu’il y a des outils, la horde mange de la viande. Contraste avec le premier et le second tableau, où elle était en bas de la chaîne alimentaire : l’outil lui a permis de monter rapidement.

Non seulement son régime alimentaire a changé, mais son comportement va également être différent : l’outil peut également devenir une arme qui peut être utilisée contre les ennemis (huitième et dernier tableau). C’est toujours le plus fort qui contrôle le point d’eau, mais ce n’est plus celui qui est le plus fort en raison des données naturelles. Un saut qualitatif a été effectué : maintenant c’est l’outil, et donc l’intelligence qui va permettre de créer de nouveaux outils, toujours plus sophistiqués, qui va être le moteur.

Arrivé à ce stade, a lieu l’ellipse la plus fameuse de l’histoire du cinéma : toute l’histoire humaine n’étant qu’un prolongement de cette idée (des outils de plus en plus sophistiqués), allons directement, au plus sophistiqué d’entre eux : une station spatiale. Des centaines de milliers d’années d’évolution en deux plans juxtaposés : voilà tout le génie de Kubrick en quelques secondes.

Dont acte (II).

Premier tableau. Une musique monte doucement : c’est le beau Danube bleu, de Johann Strauss (fils).

La station vogue, non sur un fleuve, mais dans l’infini de l’espace. Une navette se rend vers une station orbitale. On passe à un moment purement contemplatif, où fond et forme s’imbriquent, où la musique et l’image ne font plus qu’un. Il n’y a rien de particulier à comprendre lorsqu’on voit le film, il faut juste se laisser porter. L’expérience de la musique soutenue par la puissance des images ouvre sur une poésie de l’espace.

Deuxième tableau. Arrivée du personnage principal dans la station orbitale. Il s’appelle Heywood Floyd et voilà qu’il passe les formalités administratives. On apprend, entre autres, qu’il est de nationalité américaine : dans ce monde où les voyages spatiaux sont désormais établis, les frontières et les contrôles d’identité continuent. La différence ? On va l’apprendre bientôt, au moment où il croise des collègues russophones : la guerre froide est terminée et tout le monde semble travailler en bonne harmonie. Le film est sorti en 1968 : parier sur une guerre froide terminée à l’horizon 2001, seulement six années après la crise des missiles de Cuba était pour le moins optimiste ! Et voilà que 2001 vint : pas de voyages spatiaux, mais une guerre froide qui était effectivement achevée (en tous cas dans ces modalités-là).

A l’occasion de cette discussion, ces collègues lui demandent ce qu’il se passe. Le mot est prononcé : il y a un « grand mystère ». Floyd semble gêné. Le collègue insiste : « des choses étranges ont lieu ».

On est à trente minutes de film : c’est le premier moment véritablement narratif du film, le premier moment où un enjeu est clairement posé : il y a plusieurs bases sur la lune, chacune sous contrôle d’un pays, et la base américaine est complètement isolée depuis quelques temps. Floyd semble être venu spécialement pour cette raison.

Troisième tableau : retour de la musique. Cette fois le voyage amène de la station orbitale à la base lunaire. Floyd semble être l’un des seuls passagers, confirmant l’isolement de la base. C’est l’occasion pour le réalisateur de nous montrer de nouvelles images saisissantes : en particulier l’hôtesse qui change de niveau dans le vaisseau en montant le long du mur dans un plan séquence ininterrompu. Il faut se souvenir qu’en 1968, des images de ce style, personne n’en avait jamais vues, et que, sur grand écran, avec la musique à pleine puissance, on a l’impression d’être autant en apesanteur que les personnages.

Quatrième tableau : sur la base lunaire américaine.

Cette fois on apprend de quoi il retourne. L’histoire d’un virus nécessitant l’isolement est un prétexte pour détourner l’attention. La réalité, c’est que, comme l’annonce Floyd, ils ont fait « l’une des plus importantes découvertes de l’histoire de la science » et qu’il nécessaire de cloisonner l’information au maximum pour éviter un « choc culturel et social » si il n’y a pas de préparation adéquate.

Cinquième tableau : à la surface de la lune.

Les astronautes sont dans un véhicule. Ils discutent de tout et de rien en mangeant des sandwiches. Enfin, on montre à Floyd des photos et on en sait plus sur la nature de la découverte : une structure artificielle qui semble avoir été enterrée sur la lune délibérément il y a quatre millions d’années.

Sur place, dans le trou, on découvre une image familière : c’est le monolithe noir du premier acte. Les astronautes s’approchent : la musique qui lui était alors associée reprend. Floyd finit par le toucher et alors qu’ils se prennent en photo devant, un bruit intense, assourdissant retentit.

Plan sur la monolithe, avec en arrière plan le soleil et la Terre : fin du deuxième acte.

Le deuxième acte tranche avec le premier : on a quelques éléments narratifs, un personnage que l’on suit et qui sert en quelque sorte de représentant du spectateur au milieu de ce monde, et un élément commun  – le monolithe.

C’est par la comparaison qu’on comprend sa signification : de la même manière qu’il était là au moment où l’espèce humaine a fait un saut conceptuel qui lui a permis de passer du stade animal au stade humain, le monolithe l’attendait sur la lune, pour être découvert le jour où l’humanité aurait atteint le stade technologique suffisant pour permettre les voyages spéciaux.

Prolongeons ces deux points et se dessine le thème du film : l’évolution de la conscience humaine. La technologie nous a amené à un point de notre histoire où le saut qui se dessine n’est pas quantitatif, mais qualitatif. A nouveau, comme le saut illustré par l’apparition de l’outil, nous voilà peut-être face à une évolution qui nous donnera un jour l’impression, rétrospectivement, que tout ce qui venait avant était en réalité une sorte de préhistoire.

L’acte III va permettre de réfléchir à cette question en introduisant un nouveau thème en contrepoint : celui de l’émergence d’une conscience non-humaine.

A suivre donc.

(1) J’ai bien conscience du fait que les films ne sont désormais tous numériques et que la croix de Malte n’est plus qu’un souvenir. Son cliquetis reste pour moi le son du Cinéma.

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