2001, L’Odyssée de l’espace (Actes IV et V)

Suite de l’analyse des actes I et II et de l’acte III. Il contient des éléments clé de l’histoire, notamment le dénouement.

Acte IV

Carton : « Jupiter et au-delà de l’infini ».

Plan sur Jupiter, une lune, le vaisseau. Et voilà qu’apparaît un monolithe noir qui tourne sur lui-même et qui flotte dans l’espace.

Dave est à l’intérieur de l’un des modules d’exploration. Il se dirige vers ce monolithe, qui semble être la clé de sa mission. Il s’aligne avec celui-ci, et voilà que les chœurs bourdonnants de la musique de György Ligeti montent en puissance : un étrange voyage commence.

Une forte lumière apparaît ; on a la sensation d’aller de plus en plus vite, comme si on était pris entre deux murs colorés. Les nuances changent, et on voit des inserts de Dave qui ne parvient plus à bouger, probablement à cause d’une accélération trop forte.

Le voyage visuel et musical qui suit est, il faut le dire, l’un des moments les plus déroutants du film. La première fois que je l’ai vu je devais avoir à peine seize ans, c’était à la dernière séance d’un petit cinéma de banlieue, et je dois reconnaître que les ballet des lignes multicolores sur le coup de une heure du matin m’a permis de faire une très belle sieste.

Il faut se remettre dans l’époque, à la fin des années soixante : les expériences et l’esthétique psychédéliques étaient à leur apogée. Et c’est peut être de ce côté là qu’il faut regarder pour essayer de donner un sens à tout cela. Le but du réalisateur est d’essayer de faire ressentir au spectateur ce que le personnage ressent. En l’occurrence : Dave effectue un voyage « au-delà de l’infini » mais peut-être également au-delà de lui-même.

Physiquement, on a l’impression de voyager dans des dimensions inconnues de l’espace temps. Comme si on passait entre les murs de deux dimensions familières. On voit des phénomènes célestes, peut-être même la naissance d’une étoile, et des sortes de filaments qui pendent dans l’espace : évocation d’un voyage aux limites de la matière et de ce qu’on peut comprendre d’elle.

Mais c’est également un voyage intérieur pour le pilote. L’image de son œil revient encore et encore, et finit par se superposer à une explosion de matière, comme si soudain l’œil humain et l’œil cosmique ne faisaient plus qu’un.

Et dans ce voyage au-delà de l’espace, du temps et de la conscience, Dave accède à des mondes qu’aucun autre être humain n’a vu jusque là. Des planètes étranges aux couleurs bigarrées et des vues de l’espace qui ressemblent aux premiers matins du monde.

Enfin, après douze minutes de ce voyage sidérant et intersidéral, l’œil cligne plusieurs fois et retrouve sa couleur. Le module est arrivé. Sur quoi cela va-t-il déboucher ?

Acte V.

Une chambre de style néoclassique. Seul entorse au décorum : un sol en verre qui laisse passer une étrange lumière.

Dave se voit : il a vieilli. Il explore les yeux, découvre une salle de bain. Dans la pièce d’à côté quelqu’un mange. Il regarde plus attentivement et se rend compte que c’est lui-même.

Changement de point de vue : il est celui qui est à table. Il se retourne, va voir dans la salle de bain : personne.

Il mange dans de la vaisselle fine avec des couverts en argent : le contraste est fort avec la nourriture préfabriquée que mangeaient les astronautes du début.

Il casse un verre et se voit ensuite dans le lit, en train d’agoniser. Il lève un index : devant lui se dresse le monolithe.

Demandons au projectionniste d’arrêter la bobine ici, il y a déjà suffisamment à dire avant de passer au vrai moment « qui que quoi dont où » du film.

Arrivé à ce stade de l’histoire, il y a deux approches possibles. La première consiste à se demander en quoi cette séquence est raccord avec le reste du film. Où se trouve-t-il ? Qui l’a mis l’a ? Quel est le sens de son vieillissement ?

C’est une approche que Kubrick acceptait d’expliquer à son niveau le plus basique. Mais dans une de ses interviews, il disait clairement vouloir rester dans le flou sur le sens de tout cela, afin de laisser à chaque la possibilité de le comprendre cela comme il le souhaitait. (1)

Le spectateur impatient pourra facilement trouver ce qu’il est convenu d’appeler l’explication rationnelle : c’est celle qu’on trouve dans le livre, celle que donne Kubrick, et une recherche rapide sur Internet permet d’en connaître le contenu.

En ce qui me concerne je la trouve extrêmement décevante : elle est très prosaïque, et tombe dans un cliché de la science fiction que l’on a vu, vu et revu.

Ce qu’on pourrait appeler la seconde approche de Kubrick me paraît plus intéressante, non pas parce qu’il laisse l’interprétation ouverte, mais parce qu’il donne en réalité la clé de l’acte : c’est la partie métaphorique de l’histoire. Autrement dit ce qu’on voit n’est pas à prendre au premier degré, mais comme une série d’image qui essaye de dire plus que ce qu’elles montrent.

Raison pour laquelle chacun est libre de les interpréter comme il veut.

Pour autant, la liberté d’interprétation n’est intéressante que si elle s’appuie sur une analyse de la métaphore. S’en servir comme d’un écran de projection pour faire part de ses propres idées n’est pas l’approche la plus intéressante. Voir par exemple comment certains interprètent la fin (nous y arrivons) comme mettant en garde contre la guerre atomique : voilà une vision qui relève de la fantaisie pure.

Alors essayons de récolter quelques indices.

Le premier est la manière dont le temps et l’espace semblent fonctionner. On a clairement l’impression qu’ils ne répondent pas aux lois que nous leur connaissons d’habitude : le héros peut se trouver à deux endroits différents simultanément, il vieilli rapidement sans en avoir conscience, tandis que d’autres actions (comme le fait de manger) semblent prendre beaucoup de temps. Comme si le temps accélérait ou se dilatait de façon aléatoire.

La seconde est le décor du petit appartement où il se trouve. Les plus beaux palais européens n’y trouveraient rien à redire, mais voilà qu’il y a le petit plus technologique de la lumière, qui est à la fois intense mais pas désagréable, et qui surgit du sol.

Troisième et dernier élément : l’absence de tout autre forme de vie en dehors du héros lui-même.

Le héros se trouve donc dans un lieu qui semble mêler tradition et technologie, où le temps se comporte de façon étrange, un lieu où il se retrouve seul face à lui-même, et où la seule chose qui se passe est son évolution, visible par son vieillissement.

La manière dont l’espace temps se comporte semble indiquer qu’il n’est pas dans un lieu normal. Il ne se trouve pas dans un endroit qui pourrait être situé sur Jupiter, ou n’importe où dans l’univers à une échelle normale. Il est dans un monde que l’on pourrait qualifier de quantique, un monde où un même objet peut exister en deux états simultanés, et où le temps n’est pas forcément linéaire. Voilà qui renforce l’idée qu’on est entré dans le domaine de la métaphore : le sens littéral de l’histoire n’est plus le sujet, son sens métaphorique prend le dessus.

Tout de suite après le repas, on voit Dave dans on lit. Il est extrêmement vieux, et on comprend que c’est probablement la fin. Le monolithe a surgit, ce monolithe dont on ne sait pas vraiment d’où il vient, mais qui a accompagné l’humanité depuis son « aurore ». Le monolithe qui était là lors du passage de l’animal à l’humain, puis lors du passage de l’humain technologique à l’humain de la conquête spatiale.

C’est là que le fait que le personnage soit seul prend son importance : il devient une sorte de synecdoque visuelle. Il est lui, mais il représente plus : il représente l’être humain dans son entièreté.

Son vieillissement devient une métaphore de l’évolution de l’espèce. Dave se trouve aux portes de la mort, mais à travers lui, c’est toute l’aventure de l’espèce humaine qui s’accomplit. Serait-ce la fin ? L’ère spatiale et technologique serait-elle le dernier acte de l’espèce humaine ?

Contre-champ sur le lit : Dave n’est pas mort, il est devenu un fœtus. La caméra s’approche du monolithe alors que les cuivres de Ainsi parlait Zarathoustra montent. L’écran devient totalement noir et le travelling aboutit à un plan sur la lune.

La caméra descend alors que résonne la grosse caisse. On voit la terre, et à côté, le fœtus qui flotte dans l’infini du cosmos. Voilà qu’on croyait que l’humanité était un vieillard sur le départ : elle est en réalité un nouvel enfant à naître ; bientôt elle va advenir. L’ère spatiale n’est pas la fin de l’histoire humaine : elle n’en est que le début. Rideau.


C’est sur cette vision profondément optimiste de notre avenir que le blog va prendre quelques semaines de vacances. Je travaille d’ores et déjà sur les articles et les cours de l’année à venir. On parlera (entre autre) de Confucius, de Flavius Josèphe et Chiune Sugihara. Une belle année en perspective ! D’ici, bonnes vacances à tous !

(1) Frank Gilmis, The Film director as superstar (disponible en emprunt sur archive.org). Interview passionnante de Kubrick à partir de la page 293, où il commence par parler de son projet d’un film sur Napoléon, qui ne vit malheureusement jamais le jour.

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