De quoi parlait Confucius exactement ? (1/2)

Les Entretiens de Confucius est un texte aussi court que dense. Pour cette raison, il arrive que certains passages soient un peu obscurs, voire à la limite de l’intelligibilité. Ce qui donne aux traducteurs des maux de tête sans fin, et aux commentateurs de quoi jouer.

Certains passages, après avoir été discutés pendant près de deux mille cinq cents ans, ne font toujours pas l’unanimité. Le plus connu ? Probablement le premier paragraphe du livre neuf.

Une phrase de huit caractères seulement dans la version originale, qui semble, a priori toute simple et qui soulève en réalité des montagnes de problèmes. Abordons la montagne à son pied pour essayer de la gravir.

La phrase est la suivante : 子罕言利與命與仁. Limpide, non ?

Littéralement, elle signifie :

« Le maître [Confucius] // rarement // parlait // du profit // et // du destin // et // du sentiment d’humanité ».

La grammaire n’est pas compliquée, les mots non plus. Le sens de chacun est attesté et la phrase ne semble pas constituer de difficulté d’analyse précise. Alors où est le problème ? Le problème vient du sens général : le mot que j’ai traduit par « sentiment d’humanité », en chinois 仁 (rén dans la prononciation moderne), ne semble pas être quelque chose dont Confucius parlait rarement. A lire les Entretiens, cela semble même être un sujet fondamental ! Le mot apparaît cent neuf fois dans le texte, qui ne comprend que cinq cent seize paragraphes (selon le compte de Ryckmans ; quatre-vingt-dix-neuf occurrences selon Le Blanc).

D’où le problème : est-ce que cette phrase veut vraiment dire ce qu’on pense qu’elle veut dire ?

Arrivent alors deux écoles. La première consiste à penser qu’il y a un problème avec le texte, la seconde qu’il y a un problème avec le lecteur. Examinons-les successivement, avant de proposer une troisième option, et d’apporter ainsi une nouvelle (bien modeste) pierre dans la jardin de interpénétration confucéenne.

Première école, disions-nous : ceux qui pensent que le nœud du problème vient du texte. Ecartons d’emblée l’idée que la version que nous avons de ce paragraphe est fautive : on a au moins une seconde source (le Shiji, appelé en français Mémoires du grand historien), la chronique de l’historien de Sima Qian, qui est également la source principale de la biographie de Confucius, et qui cite ce texte mot pour mot. (1)

Mais les partisans de cette école sont plus subtils : c’est qu’en réalité les caractères ne sont pas vraiment les caractères, en tous cas il ne faut pas les lire comme on pense qu’il faut les lire.

La première hypothèse (la plus courante) : le mot « 與 » (), qui est généralement compris comme étant une conjonction de coordination (« et »), ou une préposition (« avec » étant l’un des sens les plus courants) doit être compris différemment.

C’est le cas d’André Lévy, qui propose de traduire par « à propos », ce qui donne : « Le Maître ne parlait que rarement d’intérêt, que ce soit à propos de la destinée ou du sens de l’humanité ». Il explique : « Il nous a semblé qu’à partir du sens « avec », tout à fait courant, en le faisant glisser à celui d’ « à propos », on reduisait la contorsion philologique. (2)

Pierre Ryckmans propose également de lire non pas comme une conjonction, mais comme un verbe. Il cite Qian Mu (1895 – 1990) pour qui doit être compris comme un verbe signifiant « se ranger du côté de », « approuver », « célébrer ». Sa traduction donne ainsi : « Le Maître parlait rarement du profit. Il célébrait la volonté céleste et l’humanité ». (3)

La deuxième hypothèse, sur une lecture erronée d’un caractère, concerne le mot 罕 (hǎn), qui est traduit généralement par « rarement ». Cette approche étonnante est proposée par Huang Shisan (1789 – 1882), et citée par Edward Slingerland. (4) Pour lui, le terme 罕 est en réalité interchangeable avec 軒 (xuān en prononciation moderne), qui signifie « ouvert », « large ». Il amène plusieurs arguments en faveur de cette lecture, notamment le fait que 罕 est rare en chinois classique de cette époque, et qu’il y a effectivement plusieurs sources où le second est employé pour le premier. La traduction devient alors : « le Maître // ouvertement // parlait // du profit // et // du destin // et // du sentiment d’humanité ». Autrement dit l’inverse de ce qu’on croit au premier abord : ce n’est pas que Confucius en parlait rarement, mais qu’il en parlait très souvent !

Cette solution semble satisfaisante au premier abord : elle résout le problème de départ. Effectivement, le maître abordait souvent la question du rén et c’est bien ce qu’on voit dans le texte. Question classée, circulez !

Elle pose néanmoins deux problèmes. Le premier c’est qu’on a renversé le problème. Le maître parlait ouvertement du rén (et c’est le cas lorsqu’on regarde le texte dont on dispose), mais dans ce paragraphe, il parle également ouvertement du 命 (mìng). Or, sans même entrer dans le débat de ce que signifie ce mot dans le contexte de Confucius, on sait que c’est un terme que le Maître emploie très peu ! (Une dizaine de fois.) On revient au problème initial de la sémantique qui contredit la donnée statistique.

Le second problème posé par cette lecture de 罕, c’est que le problème de l’interprétation reste entier : pourquoi dire cela ? On peut comprendre le besoin de signaler qu’il ne parlait pas de tel ou tel sujet, puisque l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. On pourrait avoir un doute et le compilateur aurait trouvé nécessaire de le dissiper. Mais souligner que le Maître parlait souvent du rén ? Merci, on avait remarqué.

Il faut penser au contexte de l’élaboration des Entretiens pour se rendre compte que quelque chose ne cadre pas. Confucius a enseigné pendant un demi-siècle, probablement à des centaines de disciples. De tous ces enseignements, ne sont arrivés jusqu’à nous qu’environ cinq cents citations, dont une bonne moitié n’est même pas directement de lui, mais de ses élèves ou de son école au sens large. On peut imaginer sans trop de difficulté, que les paroles qui ont été effectivement mises par écrit, puis transmises, devaient avoir un intérêt certain. Cela fixe une certaine attitude dans la lecture : le maître ne dit probablement pas de banalités, et si on a l’impression qu’il en dit, c’est probablement la faute du lecteur, pas celle du texte.

Résoudre le problème sémantique de départ en transformant une phrase qui demande à être interprétée en une phrase évidente semble un peu rapide. Ces trois tentatives d’amender le texte reposent d’ailleurs sur la même approche : le problème viendrait du texte. Cela peut arriver, mais en l’espèce on a l’impression d’une certaine paresse.

Tournons-nous donc vers la deuxième école, celle qui essaye de résoudre le problème en faisant un effort d’interprétation.

C’est le cas des commentateurs chinois des premières époques. (5)

Une première idée : il ne s’agit pas du rén, mais de l’homme capable du rén. Nuance subtile. C’est par exemple le cas chez He Yan (190-249) qui dit : « rares sont ceux qui sont capables d’atteindre le rén. Voilà pourquoi Confucius en parlait peu ». Ou Huang Kan (488-545) : « Toutes ces choses sont si graves que Confucius pensait rarement que quelqu’un pourrait s’y conformer. » Ou encore Han Yu (768-824) : « ce dont Confucius parlait rarement étaient les hommes de profit, de destin et d’humanité, et non des trois thèmes eux-mêmes ». (6)

Pourquoi pas, mais la question de base demeure : Confucius en parle tout de même.

Deuxième idée : où l’on considère que la seconde partie de la phrase vient éclairer la première. C’est par exemple l’opinion de Cheng Yi reprise par Zhu Xi (1130-1200, l’un des commentaires de base de Confucius) : « Maître Cheng a dit : tabler sur le profitable, c’est nuire au juste ; le principe du décret céleste est subtil ; la voie du ren est grande. Autant de choses dont le Maître parlait rarement ». (7)

Voilà donc le panorama général. On voit la difficulté qui se pose au traducteur et la tentation de devenir aussitôt commentateur : les meilleures traductions séparent en réalité bien les deux. Le traducteur traduit le texte en suivant la grammaire et le lexique tel qu’on les comprend classiquement, puis il signale le problème et apporte quelques commentaires, et conclut, au besoin avec sa propre interprétation. Que les commentaires et les textes soient bien séparés et les classiques en seront mieux étudiés.

En ce qui me concerne, aucune de ces solutions ne me paraît vraiment satisfaisante. Les exemples de la première école sont intéressantes, mais reposent la plupart sur des spéculations. A chacune on peut rétorquer : sur quoi se base-t-on pour affirmer cela ? Et il n’y aurait aucune autre réponse que : c’est une hypothèse. Aux secondes, on voit, pour reprendre l’expression d’Anne Cheng, qu’elles finassent : le Maître ne voulait pas dire « sentiment d’humanité », mais « les gens qui font preuve d’un sentiment d’humanité » ? Effectivement, ce n’est pas la même chose, mais on pourrait finalement rétorquer également : sur quoi se basent-ils pour dire que le texte ne dit pas ce que dit le texte, alors que le texte lui-même est très clair ?

Il faut donc nous résoudre à suivre une autre piste : prendre le texte au sérieux et considérer qu’il dit ce qu’il dit. Radical !

(à suivre).


(1) Voir le passage dans le Sima Qian sur https://ctext.org/text.pl?node=1310&if=en&show=parallel, qui donne également une autre référence de la période Tang.
(2) Confucius, Entretiens avec ses disciples, traduction de André Levy, GF-Flammarion , p. 153.
(3) Les Entretiens de Confucius, Pierre Ryckmans, chez Gallimard, collection Connaissance de l’orient, (1987), p. 141-142.
(4) Confucius, Analects, Edward Slingerland, chez Hackett (2003), p. 86
(5) Anne Cheng en fait la recension dans son article De L’Un au Multiple, qui est l’inspiration principale de cette étude : https://books.openedition.org/editionsmsh/1496
(6) ibid.
(7) ibid.

Image : Reinhold Möller, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

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