Ma vie de civil pendant l’opération aube naissante (1/2)

L’opération aube naissante s’est déroulée du 5 au 7 août 2022. De la même manière que nous n’étions pas tout à fait certains des raisons qui ont conduit le premier ministre de l’époque (Yair Lapid) et le ministre de la défense (Benny Gantz) à lancer cette opération, je laisse volontairement flou le contexte politique et sécuritaire pour me concentrer sur ce que nous avons vécu en tant que civils, à quelques dizaines de kilomètres de distance du lieu où elle s’est déroulée.

Vendredi 5 août 2022,
8 du mois de Av 5782, veille de shabbat hazon

Fin de semaine à Be’er Sheva. Le repas est en train de mijoter, mon fils joue avec une boite de costumes qu’il a trouvé dans le mamad, la pièce blindée où l’on se réfugie en cas d’attaques de roquettes. Ma femme termine ses emails avant de se déconnecter pour shabbat, qui entre vers dix-neuf heures quinze.

Maintenant que tout est prêt, que la table est dressée, que la vaisselle est faite et que tous les appareils électriques sont en mode shabbat, je me repose tranquillement sur le canapé. Je me promène sur Twitter, histoire de voir ce que font les copains.

Vers 17h30, je tombe sur un tweet un peu mystérieux : « comme on dit ici : les quatre saisons… L’automne, l’hiver, le printemps et la guerre ». Comme l’auteure du tweet est Israélienne, je lève un sourcil suspicieux. Quelle guerre ?

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Rectification des noms et sagesse populaire

La sagesse populaire est toujours plus sophistiquée que ce que l’on imagine. C’est une sagesse orale, qui passe au crible des siècles les meilleures idées et leurs formulations les plus heureuses. Ce qui reste est le plus intéressant, le plus pertinent, le plus utile. Interroger la sagesse populaire, c’est puiser dans un recueil invisible, jamais relié mais toujours relu, de ce qu’une culture donnée à de plus intéressant à sauvegarder et à transmettre.

Sans surprise, la sagesse populaire française a quelques paragraphes consacrés à la rectification des noms.

Promenons-nous quelques instants dans ses allées.

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Sept questions après la catastrophe

L’article de cette semaine porte sur la Shoah. Il s’intitule Sept questions après la catastrophe. Je l’ai écrit à l’occasion de Yom Hashoah vehaGuiborah, le jour de la catastrophe et de l’héroïsme, que nous nous avons commémoré hier en Israël.

Il est écrit, mais je ne le publierai pas ; en tous cas pas de suite. Quatre-vingt-un ans après la conférence de Wannsee, qui a mis en place ce que les nazis ont appelé la solution finale, je me demande si nous pouvons vraiment écrire quoi que ce soit sur l’événement et sur ses conséquences.

Peut-être le silence est-il encore de mise, peut-être le silence parle-t-il mieux.

A moins que ce ne soit la poésie, ce moment où la langue dit plus qu’elle-même et laisse entendre le silence entre le mots. Je laisse à cet effet ma traduction du poème d’Hannah Szenes, qu’elle écrivit en 1942, .

Promenade à Césarée

Mon Dieu, Mon Dieu,
Que ne cessent jamais
Le sable et la mer
Le crépitement de l’eau
L’éclair dans le ciel
La prière de l’Homme.

Que la mémoire de nos chers disparus soit une bénédiction.

Super Mario n’est pas le dernier Scorsese

Note : cet article ne contient pas de spoilers.

Le film Super Mario est sorti il y a à peine une semaine, et la critique est déjà tombée. Deux camps semblent se dessiner. D’un côté, les aficionados (on dirait, en employant un terme anglophone plutôt qu’hispanisant : les « gamers »), qui trouvent le film formidable. Le journal du Geek écrit par exemple : « n’importe qui sera sensible au charme nostalgique et à la bonne humeur de Super Mario Bros. le film. On ne pouvait rêver d’une meilleure adaptation. Chapeau !… Euh, casquette ? » 20 minutes a aussi beaucoup aimé et donne quatre étoiles : « La collaboration entre Nintendo et Illumination, studio créateur des Minions, est une réussite ». Quant à Florent Gorges, le meilleur spécialiste français de Nintendo, il donne un 90/100 au film.

De l’autre, les critiques établis, qui, du haut de leur chaire journalistique, dispensent des avis censés fixer le goût du public, sont relativement grognons. Pour eux les choses sont claires : « histoire molassonne […] et tarte » (Première), « l’imagination reste au point mort » (L’Obs), « film fatiguant » (Libération). Plus étonnant, Télérama va jusqu’à avoir de la nostalgie pour le premier film Mario, un nanar des années 90 dans lequel Dennis Hopper jouait un dinosaure : « On en vient à regretter le drôle de chaos du premier film, de 1993, qui propulsait les frères Mario dans une dystopie punk. Ce fut un échec public et critique. Trente ans après, Nintendo ne prend plus de risques et propose un film conventionnel. » (1)

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Temps existentiel et temps scientifique

C’est un cliché de la philosophie que de dire que le temps est un mystère. Saint Augustin avouait ne rien y comprendre malgré ses méditations, et, si l’on pensait depuis Einstein et la relativité générale qu’on commençait à mieux comprendre sa nature, on finit toujours par se rendrez compte qu’on bute sur quelque chose : «  Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. » (Les Confessions, XI, 14). Peut-être parce que c’est une de ces catégories à priori en dehors desquelles on ne peut penser. Le temps est une donnée tellement inséparable de notre condition qu’il nous est impossible d’imaginer à quoi ressemblerait un monde sans celui-ci.

Le mot temps est d’ailleurs trompeur : il recouvre des réalités assez différentes, qui reçoivent, en français, comme dans beaucoup de langues européennes, la même étiquette. Pour inverser le vers de Boileau : ce qui ne se conçoit pas clairement, s’énonce difficilement.

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Pluton n’est plus une planète (2/2)

Comprenant que le statut de Pluton était sur le point de flétrir, deux forces principales ont essayé de s’opposer à son changement de statut. D’une part Clyde W. Tombaugh, le scientifique qui avait découvert Pluton. L’octogénaire continuait à suivre les découvertes dans son domaine d’expertise, et, il avait compris que la découverte de la ceinture de Kuiper et des objets qui la composaient allait remettre en question la classification de Pluton. Il proposa qu’on la considère comme la neuvième planète, par définition et de façon définitive, en lieu et place de la mystérieuse planète X, qui elle n’existait pas. La nomenclature s’arrêterait là, et tout ce qui viendrait après pourrait avoir un autre nom. En d’autres termes, il proposait une définition extensive du mot planète, une liste close qui s’achèverait par l’astre qu’il avait découvert.

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Pluton n’est plus une planète (1/2)

La rectification des noms se dissimule parfois dans les endroits les plus inattendus. Elle a été mise en œuvre, quoique de façon très controversée, au début des années 2000, par la communauté scientifique, lorsque celle-ci s’est demandée si Pluton était une planète. Le plus étonnant ? Jusque là, personne ne s’était tout à fait posé la question de savoir ce qu’était exactement une planète.

L’homme par qui la controverse est plus ou moins arrivée, et qui a ensuite contribué à la trancher, a écrit un livre sur la question, dans lequel il relate les différentes péripéties de l’histoire. L’occasion de voir la rectification des noms à l’œuvre, in situ.

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Le corbeau et le fromage

Maître Corbeau sur un arbre perché… Maître Renard, par l’odeur alléchée… L’histoire vaut bien un fromage, et elle est connue. Mais l’est-elle vraiment ?

Car la manière dont on entend ce type d’histoire, lorsqu’on est enfant, est parfois différent de la manière dont on les entend lorsqu’on est adulte. Une relecture des classiques s’avère toujours payante.

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Bienvenue à Wokeville (3) – La culture

En novembre 2018, je suis parti vivre dans le Massachusetts pour des raisons familiales. J’ai emménagé dans l’ouest de l’état, une zone un peu enclavée, bien loin de Boston et de la mégapole de la côté. J’ai vécu six mois dans une ville qui avait été un centre extrêmement important de la région jusque dans les années cinquante, et six mois dans une petite ville que je ne nommerai pas ici explicitement, et que j’appellerai Wokeville.

Pendant cette année-là, j’ai vécu dans un monde que je n’imaginais pas exister, une sorte d’univers parallèle totalement surréaliste, une des villes dans lequel le mouvement woke s’épanouit à l’état chimiquement pur.

Wokeville est une petite ville universitaire de l’ouest du Massachusetts. Son college fait parti d’un réseau d’institutions d’éducation supérieure qui sont disséminées dans trois quatre ville environnantes.

Qui dit universités, dit, entre autre, un réseau d’institutions culturelles en générales et livresques en particulier. Et pour nous qui sommes des amoureux des livres, cela ressemblait à une promesse de paradis. (Lorsque nous avons déménagé pour revenir en Israël, le poids du cadre s’élevait à 2.5 tonnes, dont 1.5 tonnes de livres !)

Petite visite édifiantes des lieux.

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Emergence du thé 2/2

Suite de notre étude sur le sens du mot thé. Article réalisé en partenariat avec l’excellent site www.tea-masters.com , du non moins excellent Stéphane Erler, qui propose une sélection des meilleurs thés de Taiwan et de Chine.

Etait-ce plus simple en Chine ? Rien n’est moins sûr. Le mot, comme le caractère, a également mis du temps avant d’être stabilisé.

Le caractère que l’on emploie aujourd’hui (茶) n’apparaît qu’à l’époque Tang (618-907), période où le thé prend réellement son envol, pour se diffuser à la fois dans la Chine continentale et dans les régions limitrophes.

Ce caractère est l’altération du caractère 荼 (la différence se trouve dans l’un des traits horizontaux), dont le sens est sinon mystérieux, du moins ambigu. Le plus vieux dictionnaire portant sur les caractères dont nous disposons, le Erya (爾雅, simplifié 尔雅), une œuvre que l’on date du troisième siècle avant notre ère, utilise trois fois le caractère.

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