Brume sur la démocratie

L’élection présidentielle française en cours a quelque chose de frappant : on voit une augmentation sensible de l’argument moral. Beaucoup de gens se drappent dans de grands principes et expliquent, en particulier sur les réseaux sociaux, pour qui ils refusent de voter absolument.

L’argument prend généralement la forme suivante : « le candidat X a dit Y, c’est inadmissible ; je ne voterai jamais pour lui. »

La première chose qu’on constate, c’est que ce genre d’arguments porte toujours sur les paroles du candidat, rarement sur ses actes. Dans notre monde saturé de réseaux sociaux et d’information, c’est le Tweet ou la photo Instagram qui comptent le plus.

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Proust en un an

C’est l’un des plus grands romans de tous les temps. Une oeuvre que tout le monde cite, mais que peu ont lu. Une somme qui semble aborder tous les sujets et avoir quelque chose à dire sur toutes les grandes questions de la vie humaine.

Ce livre, c’est A la Recherche du Temps perdu, de Marcel Proust.

On y parle de peinture, de musique, d’architecture, de thé, de pâtisseries, de lanternes magiques, de la famille, de la haute société parisienne, de l’affaire Dreyfus, de vacances en Normandie, de salons littéraires à Paris, et tout ça seulement dans le premier chapitre. C’est un tourbillon qui semble embrasser tous les sujets.

C’est l’un des plus grands romans de tous les temps, mais c’est également l’un des plus longs : un peu plus d’un million deux cent mille mots (1). Si on écrivait tout le livre sur une seule ligne, elle ferait plus de dix kilomètres ! (2)

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XunZi et la Rectification des Noms (2/2)

On trouve dans le livre attribué à XunZi un chapitre intitulé la Rectification des Noms. Attribué à XunZi parce que tous les ouvrages qui datent de la période des Printemps et des Automnes (781 à 476 avant notre ère) ou de la période des Royaumes Combattants (476 à 221 avant notre ère), sont en réalité souvent des compilations et non des livres qui ont été pensés dans la forme que nous avons actuellement. C’est le cas de tous les livres attribués à des écoles : le Mozi, le Chouang Tseu, le Mencius, et également le XunZi. Ce sont, à la base, des corpus de textes plus ou moins épars qui ont été compilés à la période des Han en des volumes uniques. Cela donne beaucoup de travail aux philologues qui peuvent passer des carrières à démêler les échevaux pour savoir dans quel ordre les textes ont été écrits, qui en seraient les véritables auteurs, et quelles sont les indices historiques qui permettent d’y voir plus clair.

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XunZi et la Rectification des Noms (1/2)

Première partie : vie et contexte historique.

Le bâton de la Rectification des Noms est repris deux cents ans après Confucius par XunZi, connu aussi en français sous le nom de Siun Tseu. C’est lui qui écrivit le traité appelé Rectification des Noms, qui fit passer le concept d’une idée confucéenne à l’état brut à une théorie mature. Mais n’anticipons pas, et commençons par accompagner le sage dans ses jeunes années.

Né vers trois cent dix avant l’ère courante, XunZi quitte le royaume de Zhao, son pays natal, à l’âge de quinze ans, pour le royaume de Qi. Celui-ci se trouve à l’est, sur la côte : c’est le royaume le plus prospère.

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Confucius et la Rectification des Noms (2/2)

Nous sommes en 505 avant l’ère courante.

Revenu dans son pays natal, Confucius s’est retiré des affaires. Il s’adonne à l’étude, l’étude par excellence : celle des classiques.

Mais voilà que Yanghu, un puissant membre de la famille Ji, insiste : il veut que Confucius le serve.

Refus du sage.

Yanghu tente un coup d’état pour s’arroger le pouvoir et réduire l’influence des autres clans. Erreur qui lui est fatale : vaincu, il s’enfuit dans le pays de Qi.

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Confucius et la rectification des noms (1/2)

On trouve l’expression « rectification des noms » (正名) employée pour la première fois chez Confucius, dans les Entretiens, un ouvrage qui compile l’ensemble des maximes et des apophtegmes qui lui sont attribués.

Pour comprendre ce qu’il entend par rectification des noms, il nous faut nous plonger dans la contexte historique qui est celui de Maître Kong, le premier et le plus grand des sages chinois.

Notre histoire commence donc pendant la période des Printemps et des Automnes (-770, -481), dans la plaine du fleuve jaune, le cœur de la civilisation chinoise.

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La rectification des noms

Ceci est la première partie d’une série consacrée à la rectification des noms.
Dans cet article, je présente brièvement le concept, en expliquant quelles sont ses différentes dimensions. Les deux articles suivants seront consacrés à Confucius et à Xun Zi, deux penseurs clés de la notion. Viendront ensuite plusieurs articles qui montreront comment on peut utiliser cette idée aujourd’hui.

La rectification des noms est un vieil art martial chinois. Art, parce que c’est une pratique, et martial, parce que c’est une lutte constante contre des forces qui ne sont jamais au repos.

La rectification consiste, en son essence, à utiliser le langage de façon précise afin que les pensées soient claires, que les discours soient justes et que les actes qui en découlent soient harmonieux. Simple ? Il n’est pas suffisant d’une vie pour y arriver.

La rectification des noms parait être une banalité : c’est là que se cache sa force.

La rectification des noms comporte trois degrés, qui s’occupent chacun d’une dimension spécifique du langage.

Brossons en quelques traits leurs caractéristiques principales.

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Italo Kabbaliste (2/2)

Deuxième moitié.

Le milieu du chapitre VII est un tournant. Car voilà qu’après avoir étudié le comportement du mauvais côté, revient l’autre côté, que l’on croyait perdu à tout jamais, réduit en bouillie sur le champ de bataille. On apprendra plus tard son histoire : il a en réalité été récupéré par une confrérie secrète, rafistolé, et renvoyé au pays.

Le narrateur ne comprend pas tout de suite à qui il a affaire. D’une certaine manière, lorsqu’on est habitué au mal, le moment où le bien surgit paraît suspect. Il y a nécessité d’une période de désaccoutumance avant de pouvoir à nouveau voir le bien, et l’intégrer dans la vie.

Le narrateur est endormi. Une araignée venimeuse essaye de le piquer, mais le vicomte l’en empêche et l’araignée lui pique la main, son unique, la gauche.

Le narrateur se réveille.

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Italo Kabbaliste : le Vicomte pourfendu (1/2)

(Première moitié).

La Trilogie héraldique : nos ancêtres, d’Italo Calvino est une merveille de drôlerie et de poésie et, après bien des péripéties, a enfin été republiée en français. Ce que l’on sait moins, c’est que cette œuvre est ancrée dans une vision tout à fait biblique du monde et plus particulièrement dans une méditation qui puise dans l’imagerie de la kabbale, la source vive de tout le judaïsme.

Le procédé général est le suivant : Calvino prend une dyade fondamentale, un couple de notions qui existent de façon opposées et complémentaires, et les fait exister séparément. Le but ? Mieux les observer en voyant comment elles se comportent lorsqu’elles existent déconnectées l’une de l’autre, afin de mieux les apprécier et les célébrer lorsqu’elles sont à nouveau ensemble.

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Mary Poppins : le secret de la légèreté

Le cinéma aurait pu arrêter de produire des films en 1964. A peine quarante ans après ses débuts parlant, on avait pratiquement atteint la perfection. A une époque où le cinéma consistait à s’asseoir en une salle obscure et à rêver les yeux grand ouverts, on avait là, avec Mary Poppins, tout ce qu’Hollywood savait faire de mieux.

C’est drôle, c’est bien écrit, c’est magnifiquement réalisé, les acteurs sont formidables (Julie Andrew, David Tomlinson et Dick Van Dyke sont au sommet), les couleurs sont belles, la musique est entrainante. Les seconds rôles sont géniaux : voir le duo Hermione Baddeley dans le rôle de la bonne et Reta Shaw dans celui de la cuisinière. On peine à trouver un défaut (le seul que l’on connait n’est audible qu’en anglais, et s’efface de toute façon devant les savoureuses anecdotes qui l’entourent).

Surtout, et c’est la marque des grands classiques, c’est un film qui parle à toutes les générations. On le voit à cinq ans et on est amusé par le petit chien ; on le revoit à quarante et on est bouleversé par le personnage de George Banks, qui, dans la société edwardienne d’avant guerre est un homme fort seul.

Le thème central ? La gravité, et son remède : la légèreté.

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