Religion, religions

Pour l’homme de la rue, le mot religion est un mot aussi évident que mystérieux. Évident, parce que tout le monde s’accorderait assez vite sur une définition, qu’elle soit intensive (quelque chose qui relève du « rapport individuel au sacré ») ou extensive (« le judaïsme, le christianisme, l’islam, etc.”). Mais mystérieuse, parce que, pour autant que le mot soit présent dans le débat de notre cité à une fréquence insoupçonnée personne, dès qu’il s’agit d’entrer vraiment dans la profondeur du concept, ne sait réellement de quoi il s’agit.

Et voilà que l’on bâtit des discours, des réflexions, et même des politiques publiques, sans que l’on sache vraiment de quoi relève l’objet dont il est question.

Car le mot religion est un mot flou, un mot papillon, un de ces mots dont le sens semble absolument nous échapper dès qu’on essaye de l’attraper, aussi grand notre filet fût-il.

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Le sens du temps

Dans quel sens coule le temps ?

La question pourrait surprendre plus d’un occidental moderne.

Voyons, vous dira-t-il, c’est évident : le temps coule d’arrière en avant, d’amont en aval. Derrière moi l’infini du passé devant moi l’étendue des possibilités.

Que l’on demande à un Américain ou un Français la réponse serait la même. Dans nos cultures contemporaines occidentales, le temps est représenté comme un flux que l’on regarde, un flux dans lequel nous sommes pris et où nous sommes orientés les yeux rivés vers l’avenir. Évident ? Voire.

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Différents types de définitions

L’art de définir, au sens strict est le domaine du lexicographe.

Arrêtons-nous quelques instants pour l’observer dans son milieu naturel, à une époque où l’informatique n’existait pas.

Le lexicographe est un moissonneur du langage. Il recueille patiemment, sur de petites fiches cartonnées, toutes les occurrences des mots qui l’intéresse. Il écrit les citations, il précise l’auteur, il note la source et l’année. Puis il classe les fiches, par mots, et regarde s’accumuler, patiemment, tous ces éclats de langue.

Vient le jour de l’écriture. Le lexicographe attentif a recueilli, pour un mot donné, des dizaines d’occurrences. Des dizaines de phrases, chacune indexée sur sa fiche, qui dessinent ainsi le paysage du mot considéré.

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De l’art difficile de définir

Dans notre série sur la rectification des noms, nous nous intéressons aujourd’hui à la question du premier degré de la rectification : se mettre d’accord sur le sens des mots.

Commençons par un petit exercice auquel le lecteur voudra bien se prêter : essayons de définir le mot table.

Qu’est-ce qu’une table ? La première réponse est en général : « un meuble ». Fort bien, mais est-ce tout ? Non, c’est un meuble spécifique. En quoi est-il spécifique ? Il a quatre pieds et un plateau. Il est vrai. Mais un meuble avec quatre pieds et un plateau est-il toujours une table ? Absolument pas : un guéridon répond à cette définition, et tous les gens dont le français est la langue maternelle savent qu’un guéridon n’est pas vraiment une table. Alors qu’est-ce qui les différencie ? La taille et la fonction. La taille : un guéridon est plus petit qu’une table, la fonction : une table sert généralement à manger ou à travailler, tandis qu’un guéridon sert pour poser des choses dont on a besoin lorsqu’on est assis dans un fauteuil.

Ce qui nous amène à la définition suivante : une table est une sorte de grand meuble, comportant quatre pieds et un plateau, et qui sert à manger ou à travailler.

La définition fonctionne. Elle pourrait être questionnée sur tel ou tel point et être affinée, mais dans les grandes lignes, cela nous explique bien ce qu’est une table.

Comparons avec trois ouvrages de référence que nous allons utiliser à plusieurs reprises.

En premier lieu le Littré, qui est le dictionnaire par excellence du XIXème, et qui a la vertu de toujours proposer des exemples tirés de la Littérature.

Littré : table : « planche ou réunion de planches portée sur un ou plusieurs pieds et qui sert à divers usages ». On voit que Littré retient le matériau comme critère (planche), la forme (un ou plusieurs pieds) ainsi que la fonction (divers usage). Tout de même un peu vague.

Continuons avec le dictionnaire de l’Académie française, en sa huitième édition, celle de 1935, la dernière à être complète de A à Z. (La neuvième édition est en cours de méditation : les académiciens ont commencé en 1986 et se trouvaient, au 19 février 2020, au mot « sérénissime » ; ils prennent leur temps, mais après tout, ils sont immortels).

Académie : « Surface plane de bois, de pierre, de marbre, etc., posée sur un ou plusieurs pieds et qui sert à divers usages. » On retient la forme (surface plane, pieds), le matériau (bois, pierre, marbre), la fonction (divers usages). On remarque aussi l’hommage rendu à Littré dans la formulation.

Continuons notre enquête et allons cette fois interroger la rousse qui sème au vent, en son édition de 1959. Pourquoi de 1959 ? Parce que c’est celle qui est sur mon étagère, à proximité de mon bureau.

Table : « meuble de bois, de marbre, etc. Fait d’un plateau horizontal posé sur un ou plusieurs pieds. » Ici, on retrouve la catégorie générale à laquelle la table appartient (meuble), le matériau (bois, marbre), la forme (plateau horizontal et pied).

Nous pouvons être content de notre définition, qui semble être relativement raccord avec les grands lexicographes de la langue française.

Continuons l’exercice et essayons de définir le mot « pays ».

Qu’est-ce qu’un « pays » ?

La première chose qu’on remarque, c’est qu’en français cela semble désigner des choses assez différentes : la France est bien évidemment un pays, comme le Japon ou Israël, mais on parle également du « Pays d’Auge » ou du « pays Basque ». Il y a également l’expression « pays de cocagne » et, en bon gascon, on pense immédiatement à la chanson de Nougaro, dans laquelle il dit : « ô mon pays que j’aime tant» « pays » faisant référence à Toulouse.

Alors quel est le point commun ?

Le pays semble définir un territoire, une zone géographique précise. Seulement ? Non, les Pyrénnées constituent une zone géographique précise, mais personne ne dit « le pays des Pyrénnées ». La chanson de Nougaro nous donne une clé : « mon pays que j’aime tant » : le pays, c’est la zone géographique à laquelle on appartient, et que, normalement, on aime.

On pourrait donc dire : pays : zone géographique à laquelle on appartient.

Est-ce suffisant ? Toujours pas, parce que si c’était seulement le cas, il y aurait autant de pays que de personnes. Il faut donc sortir de la dimension subjective et aller dans une dimension plus objective : c’est une zone géographique dans laquelle un groupe de personnes habite. (On pourrait jouer au jeu de chercher à définir le mot groupe, mais pour les besoins de l’argumentation, je donnerai directement la définition que j’utilise : un ensemble de gens ayant des caractéristiques communes et ayant conscience de leur existence).

Suffisant ? Cela décrirait-il la France par exemple ? Si on considère l’ensemble des français comme un groupe social, peut-être, mais on n’est pas tout à fait convaincu par la solidité de cette définition.

Allons voir nos trois dictionnaires de référence pour comparer :

Littré : pays : « région, contrée, ville où l’on est né, patrie ». Une autre entrée ajoute : « Pays considéré par rapport à certaines conditions politiques ou administratives. » Autrement dit il utilise comme critère l’étendue (région), ainsi que la forme (politique ou administrative).

Académie : « Territoire d’un peuple, d’une nation.» Ce qui va nous envoyer vers peuple et nation, que le dictionnaire semble distinguer. En tous cas la définition retient les critères d’étendue (territoire) et de contenant (un peuple).

Larousse : « territoire d’une nation, région, contrée ».

On voit que définir est un exercice difficile, y compris lorsqu’il s’agit de mots a priori faciles, qu’ils soient concrets ou abstraits.

Dernier exercice : essayons de reculer d’un pas et de définir le mot « définition ».

Qu’est-ce qu’une définition ?

Il y a quelque chose de presque absurde à vouloir définir le mot définition. Un peu comme un reflet qui essayerait de se regarder dans le miroir.

Pour essayer de cerner cet animal abstrait par excellence (on n’ose dire « par définition »), allons directement voir ce que nos trois outils de référence ont à dire.

Littré nous dit « explication de son sens ». (Voir ici notre article sur le sens du sens). Nous nous trouvons guère avancé : qu’est-ce que le « sens » ? Littré nous dit : « signification, manière de comprendre ». Alors qu’est-ce que la signification ? « Ce que signifie une chose ». On avait tord de chercher le nom, il nous fallait le verbe. Signifier : « Terme de grammaire. Exprimer ce qu’on entend par un mot, par une phrase. »

On n’est guère plus avancé. Peut-être est-ce un problème d’outil ? Changeons-en et allons voir chez ces Messieurs de l’Académie française.

Définition : « le sens qu’on lui attribue et qui peut être arbitraire ».

Fort bien, mais qu’est-ce que le sens ?

Sens : « ce que veulent dire un discours, une phrase, un mot, manière dont ils doivent être compris, interprétés. »

On n’est guère plus avancé : « vouloir dire » est un peu vague.

Terminons avec le Larousse :

Définition : « Énonciation des qualités propres d’un objet ». Ça se précise. Enonciation, on voit à peu près de quoi il s’agit, mais « qualités » ? De quoi s’agit-il précisément ?

Qualité : « manière d’être, bonne ou mauvaise, d’une chose ».

Une définition serait donc l’énonciation des manières d’être d’un objet ?

On s’attendait à plus de précision.

Alors que conclure de ce petit exercice ?

Premièrement, que définir quelque chose est une tâche ardue. Même nos meilleurs dictionnaires sont parfois pris en flagrant délit d’imprécision, imprécision dont ils essayent généralement de se tirer en donnant un synonyme, ce qui revient à tricher.

Deuxièmement que beaucoup de définitions sont en réalité circulaire. La première renvoie à la seconde, qui renvoie à la troisième, qui renvoie à la première. Ce qui fait qu’on ne va jamais au fond de la question de savoir ce que veut dire réellement le mot.

Troisièmement, que cette tâche semble fonction du degré d’abstraction. Nous avons trouvé qu’il était relativement simple de définir le mot table, plus difficile de définir le mot pays, et franchement compliqué de définir le mot définition.

Or si la rectification consiste en premier lieu à se mettre d’accord sur le sens des mots, en d’autres termes à s’accorder sur leur définition, nous avons besoin d’une théorie solide sur laquelle asseoir nos définitions.

Et voilà que, mirabile visu, c’est le sujet de l’article de la semaine prochaine.

Image : Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla from Sevilla, España, CC BY 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0, via Wikimedia Commons

George Orwell et la dégradation de la langue anglaise

Le travail de George Orwell sur la langue et ses manipulations par les factions fascistes est connu : tout 1984 lui est consacré. Ce qui est moins connu, c’est un petit essai intitulé Politics and the English Language, qui a été publié en 1946 dans la revue littéraire Horizon. Il contient, en germe, la théorie d’Orwell sur le langage.

Le livre est facilement disponible en Angleterre, où il est publié par Penguin sous la forme d’un petit fascicule à moins d’une livre. Mais il n’a jamais été traduit en français, et ce pour une raison assez simple : il traite spécifiquement de la langue anglais et de la manière dont, à son époque, elle était maltraitée. Ce qui nécessite, pour le lecteur français, soit une connaissance préalable de la langue, soit une série de notes de bas de pages assez indigestes.

L’argument central que Orwell développe vaut néanmoins au-delà du cas de la langue anglaise, et il est intéressant d’en rendre compte.

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Le chapeau du Rabbi de Loubavitch (2/2)

(Suite de la première partie.)

Revenons au sixième rabbi de Loubavitch et à son arrestation.

On finit par l’escorter jusqu’au véhicule qui l’attend à l’extérieur. On l’a autorisé à emporter quelques affaires avec lui, dont son livre de prière, son châle de prière ainsi que ses teffilins, deux petits boîtiers de cuir que les Juifs placent sur le bras et sur la tête au moment de la prière du matin, des accessoires religieux extrêmement précieux.

L’homme qui l’arrête lui a même promis qu’il pourrait les utiliser et que personne ne l’interrompra pendant ses prières. Il lui a également promis qu’il n’était arrêté que pour être interrogé et qu’il serait de retour dans la journée. Deux mensonges.

On l’emmène à Spalerka, la grande prison de Léningrad. Le lieu sert à emprisonner les prisonniers politiques, à les torturer et à en tuer certains. Elle rappelle, par son fonctionnement, Loubianka, l’immeuble où se trouvait la Cheka et sa prison à Moscou, dont on disait que c’était le plus haut bâtiment de la ville, parce que de ses caves, on pouvait voir la Sibérie.

Arrivé à la prison, on le fait descendre et on l’emmène à l’intérieur. Il se retrouve dans un long corridor : on lui demande de se rendre au bout. Tremblant, il s’assied sur un banc, et réfléchit à ce qui est en train de lui arriver

« Qu’en est-il de D.ieu ? Qui a fait cela ? Qui a généré toute cette séquence d’événements ? Tout trouve sa source en D.ieu. Il est vrai que je suis un fils, un époux, un père, un beau-père, quelqu’un qui aime et qui est aimé. Ils dépendent tous de moi, mais moi à mon tour, je dépends de D.ieu, qui a parlé et qui a créé le monde. J’ai fait tout ce dont je suis capable, et D.ieu fera selon Sa volonté, qu’Il soit béni. »

A ce moment-là, le Rabbi raconte l’expérience spirituelle qu’il vit et la force qu’elle lui donne.

On l’emmène ensuite dans une pièce où se trouvent des sténos. On lui dit : « assieds-toi citoyen, voici une liste de questions. Réponds à chacune de façon claire et au bon endroit ».

Le rabbin répond : « je n’ai rien à écrire. Ceci ne me concerne pas et je n’ai rien à répondre ».

S’en suit un dialogue surréaliste :

« Quel est votre titre ?

— Je suis Citoyen honoré pour les générations.

— Ce titre n’existe plus.

— Je ne sais pas si ce titre existe ou pas, mais mon titre est Citoyen Honoré pour les Générations.

— Quelle est votre profession ?

— Je suis impliqué dans les études, l’étude de la connaissance de la divinité, que l’on appelle hassidoute, et l’étude de la loi juive et de son observance, en accord avec la religion juive.

— Religion ! Connaissance de la divinité !

— Oui ! La connaissance de la divinité. Un D.ieu a créé et a formé toute l’existence, et Sa providence divine s’étend sur toutes ses créations : les créatures rampantes de la mer, et les petites créatures du désert en friche, et l’humanité qui est en société civilisée. »

Réponse du sténographe :

« Mais comment est-ce que je vais écrire tout ça sur le questionnaire ?

— Qui vous oblige à écrire ? En ce qui me concerne, vous n’avez rien à écrire. Si vous voulez écrire, écrivez, si vous ne voulez pas écrire, n’écrivez pas. »

Déjà l’argument d’Eichman : je ne faisais que suivre les ordres. Le rabbin le contre en replaçant la responsabilité sur le sujet : chacun a la responsabilité de ses propres actes.

La suite du récit se concentre sur quelques premières heures de la détention. On l’emmène de pièces en pièces, on l’interroge. Il demande encore et encore, et encore, si on peut lui donner ses teffilins afin qu’il prie. On lui refuse. On lui dit que si il les veut, il faut faire une réclamation. Il accepte ; on lui donne du papier et il écrit trois fois le même texte : «je requiers par la présente que l’on ordonne immédiatement au chef de la sixième section de me donner mes teffilins».

On finit par le mettre dans une cellule, avec trois autres détenus. La pièce est microscopique. D’épais murs de pierre, une lourde porte de fer. Un lit et une table enchaînés au sol. Un tuyau traverse la pièce et sert de radiateur. Dans un coin, un récipient pour les commodités et un robinet d’eau. Une fenêtre quadrillées de barres de métal. Au milieu de la porte, une petite ouverture pour le garde puisse voir ce qu’il se passe à l’intérieur, et, en-dessous, une autre ouverture, à travers laquelle on peut passer de la nourriture et les verres d’eau chaude. C’est tout.

Le premier soir, la rabbi arrive, il saigne. Il s’est blessé au ventre après qu’on l’a poussé d’une échelle. Il s’assied, il place son mouchoir sur la blessure pour essayer de la nettoyer un peu.

Un des prisonniers, Juif lui aussi, le reconnaît. Il lui parle en yiddish, il se lamente. Comment a-t-on pu arrêter le Rabbi ? Ce dernier répond à peine. Il n’a pas la force de parler, et il se méfie. Il sait qu’il arrive qu’on mette un faux prisonnier, affable, afin de gagner la confiance de celui qu’on veut faire tomber.

Enfin, quelqu’un vient leur apporter à manger. Le rabbi refuse. Il demande un crayon : il veut écrire. On lui refuse : il a déjà assez écrit comme ça pour aujourd’hui. Il insiste : c’est son droit. Il exige de voir le supérieur. Le garde repart.

Peu de temps après, le supérieur arrive. Les autres prisonniers tremblent. Le supérieur veut savoir pourquoi on l’a dérangé. Le rabbi dit qu’il veut ses teffilin et qu’il a besoin de voir un médecin. Le supérieur refuse la première demande, mais dit qu’il enverra un médecin. Demain. Demain matin, demain soir, qui sait.

La nuit est longue. On apporte aux prisonniers l’eau chaude du soir. Le rabbi refuse : il dit qu’il conduira une grève de la faim jusqu’à ce qu’on lui amène ses teffilins. Le médecin finit par arriver et lui fait un pansement.

A vingt-trois heures, le rabbi fait la prière du soir, enveloppé dans son châle de prière. Au milieu du shéma, le passage qui proclame l’unité fondamentale de D.ieu, il y a du bruit dans le couloir. On ouvre une porte, un homme se met à hurler. On l’emmène. Peu après, dans la cour, des coups de feu.

Le rabbi tremble et se met à pleurer. Une autre porte s’ouvre, la scène se répète. Encore et encore.

Il ne dort pas. Il se remémore l’arrestation et l’emprisonnement de son grand-père.

Au petit matin, il est toujours vivant.

Il écrit dans son journal : « Je ne connaîtrai jamais l’identité de ceux qui furent abattus cette nuit, Juifs ou non-Juifs, businessmen, intellectuels ou membres du clergé. Mais une chose était claire : ceux qui ont été abattu ne méritaient absolument pas la dure peine qui leur a été infligée. Ils avaient une famille : c’étaient des pères pour leurs enfants, des fils pour leurs parents, des maris pour leurs femmes, des gens qui gagnaient leur pain et qui amenaient de la nourriture et des vêtements à ceux qui dépendaient d’eux. Qui va s’occuper de ceux qui leur survivent ?

Qui sait, si à ce moment, alors que ces individus sont emmenés pour être abattus, en criant et en plaidant leur cause, au même moment, leurs femmes, leurs fils, leurs parents ne sont pas profondément endormis, plein d’espoir, ignorant qu’à cet instant, leurs maris, leurs pères, leurs fils est emmené à l’abattoir.

Comme il est tragique, l’homme infortuné, qui, dans ses derniers moments, n’a pas l’opportunité d’exprimer ses dernières requêtes à ceux qui vont lui survivre, d’avoir un dernier regard pour ceux qui lui sont chers, ses biens aimés et ses amis, de bénir ses enfants.

La vie dans cette prison est atroce. Encore plus terrifiante est la mort elle-même. »

Cette nuit-là, note-t-il, cent treize prisonniers ont été pris de la section où on l’avait mis. Seize furent libérés, trente-deux furent transférés (dont six en Sibérie). Cent quatre-vingt trois nouveaux prisonniers arrivèrent.

La journée passe, le soir arrive. Le rabbi n’a toujours rien bu, ni rien mangé. On ne lui a pas non plus donné ses teffilin. Pour lui, c’est là qu’est la véritable douleur : « des heures de souffrance et de torture physique, écrit-il, mais par-dessus tout, de torture de l’âme : teffilin, teffilin. »

Un garde somme les prisonniers d’aller se coucher. Le rabbi récite la prière du soir et s’allonge. Soudain, trois personnes surgissent dans la cellule. Il font l’appel, et emmènent le rabbi avec eux. Il enlève le tissus qu’il porte sur le ventre et qui lui sert de pansement et se lève. Il porte le vêtement traditionnel à franges ainsi que son chapeau.

On lui dit : « Enlève ton chapeau, et boutonne ton manteau afin qu’on ne voit pas tes franges. »

Le rabbin répond simplement : « Non, je n’enlèverai pas mon chapeau.

— Je t’ordonne d’enlever ton chapeau et si tu refuses, ta fin sera amère.

— Je n’enlèverai pas mon chapeau, et je veux que tu saches qui je suis.

— Qui es-tu ?

— Je suis le Rabbi de Loubavitch.

— Et alors ? »

Alors le sixième Rabbi de Loubavitch répond lentement, clairement :

«  Le Rabbi de Loubavitch n’a pas peur et n’est pas intimidé par tes tentatives d’intimidation ».

Voilà le Rabbi dans toute sa grandeur. Dans la pénombre de la cellule, dans la prison Spalerka, la lumière devait être éblouissante.

Voilà la rectification des noms dont parlait Confucius : que le roi soit le roi, le ministre le ministre, et, aurait-il dû ajouter que le Rebbe soit le Rebbe.

Le Rabbi de Loubavitch ne retire pas son chapeau : ni pour un garde, ni pour la GPU, ni pour personne. Il garde son chapeau, parce qu’au dessus se trouve une autorité bien plus grande, plus grande que la Cheka, plus grande que la Yevsektsiya, plus grande que tous les apprentis dictateurs du monde.

Le garde grommelle qu’il le fera plier, il le menace que d’ici shabbat il sera au gan eden, mais ne réitère pas sa demande sartoriale. On emmène le rabbi pour son premier interrogatoire.

Et à ce moment-là, le journal s’arrête. Comme si tout ce qui devait être dit avait été dit. Comme si le Rabbi considérait qu’il avait exposé le sens existentiel de tout cela : la prison, la déshumanisation, les meurtres de masse, et lui qui restait debout, même affamé dans son corps et dans son âme, même blessé, même sous la menace. Le rabbi de Loubavitch n’enlève pas son chapeau.

Image : By Rabbi Michel – Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=113967595

Sources :

Sur le contexte historique, j’ai utilisé deux sources récentes principalement : les travaux de Sheila Fitzpatrick, ainsi que The Specter of War, Jonathan Haslam (Princeton University Press, 2021)

Le texte essentiel de toute cette histoire est le compte-rendu qu’en a écrit le sixième Rabbi de Loubavitch après son emprisonnement. La majeure partie du texte a été publié chez Kehot Publication Society, et est disponible en ligne sur le site Chabad : https://www.chabad.org/library/article_cdo/aid/2976/jewish/Days-of-Light.htm

J’ai également consulté Defiance and Devotion (Kehot, 1996), qui est un recueil de discours hassidiques prononcés par le sixième Rabbi en 1927, année de son incarcération.

Sur le mouvement Loubavitch, on peut lire The Rebbe’s Army (Schocken Books, 2005), de Sue Fishkoff, qui décrit le mouvement au début des années 2000.

Sur le septième et, à ce jour, dernier rabbi de Loubavitch, la biographie que lui a consacré Joseph Telushkin : Rebbe (Harper Wave, 2016). Il raconte l’histoire de l’arrestation p. 461 et 462.

Enfin, la biographie écrite par Adin Steinsaltz : My Rebbe (Maguid, 2014).

Le chapeau du Rabbi de Loubavitch (1/2)

Il y a un grand principe qui semble régir l’édition contemporaine : les livres important ne sont pas disponibles. Ou alors ils épuisés, ou disponible chez un éditeur totalement confidentiel, ou à un tirage minuscule. En tous cas, le grande public y a difficilement accès.

Un cas éclatant : les mémoires du sixième Rabbi de Loubavitch, qui récapitulent en un texte tout Kafka, tout Hannah Arendt et tout Soljenitsyne, voire plus.

L’accusé qui ne sait pas de quoi, l’absurdité, la déshumanisation, le prisonnier dont l’identité est réduite à un numéro, la bureaucratisation du mal, la dilution de la responsabilité, le fonctionnaire qui dit « on m’a dit de faire ça », les vengeances mesquines, le sadisme gratuit, le mal réduit à un spectacle, la condition métaphysique de l’enfermement, la possibilité que l’enfer existe et que ce soit en réalité notre monde, la résistance, l’importance du langage et de l’éthique de la vérité, la lutte entre le bien et le mal : la liste pourrait continuer.

Ce texte anticipe les trois pour leur analyse des systèmes totalitaires et la déshumanisation qui en résulte, mais les dépasse, car il donne en même temps le vade mecum, la manière d’un résister d’y survivre, et in fine, de les abattre.

Dans ce modeste essai, qui ne peut être qu’un pâle reflet du texte original, nous allons nous attacher à examiner une seule dimension, directement liée à notre sujet de la rectification des noms : l’éthique de la vérité.

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Héraclite au Quai d’Orsay

Analyse du film Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier (2013).

C’est un film sans prétention qui a reçu un accueil poli. Certains critiques vont même jusqu’à dire que le réalisateur, Bertrand Tavernier, est « passé à côté de son sujet ». Voire.

Car Quai d’Orsay fonctionne à deux niveaux. D’un côté, c’est une farce sur la vie politique française. De l’autre, c’est une méditation sur le rôle du langage dans la cité. Et les deux niveaux font mouche.

N’en déplaisent aux agrégateurs d’opinions qui lui donnent à peine 6/10, Quai d’Orsay est un film extrêmement bien fait. C’est une mise en scène du ministère des affaires étrangères au début des années 2000, à une époque où, dans la vraie vie, se préparait une nouvelle guerre en Irak.

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L’expert prophète

Dans un article précédent, nous avions démonté une stratégie argumentative utilisée pour paralyser toute conversation. Pour continuer la galerie des sophismes 2.0, ces erreurs de raisonnement qui fleurissent sur les réseaux sociaux, voyons aujourd’hui d’un peu plus près ce qu’on pourrait nommer « l’appel à l’expertise ».

La tactique est simple : attaquer l’émetteur plutôt que le message. Comment ? En disant que celui qui parle n’est pas légitime.

Quelqu’un qui émet une opinion ou une idée concernant l’Histoire se verra rétorquer qu’il n’est pas historien. Et si il est historien, qu’il n’est pas sérieux , que « tous » les historiens disent autrement.

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Le plus un fatal

Une de mes amies a, dans son hall d’entrée, un grand tableau qui doit faire cinquante par cent centimètres. C’est une œuvre non-figurative, pleine de formes géométriques et de couleurs vives, un tableau saisissant qui interpelle tous les visiteurs.

L’amie en question est très fière de deux choses. D’abord de dire que le tableau est une œuvre de son petit-fils. Ensuite d’ajouter, qu’à l’époque, il avait seulement cinq ans.

Comment un enfant de cinq ans peut produire un tableau aussi percutant et plein de vie ? La maîtresse avait donné le secret : tous les enfants peuvent faire de belles choses ; le tout est de savoir quand leur enlever le dessin des mains.

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