Réécrire Molière ?

Internet est une machine étrange, dont le carburant, sans poids ni loi, est le clic. Il est à la fois le but et la mesure de toute chose. Ce mouvement sans conséquence apparente fixe les règles du jeu, distribue les revenus et créé tous les rapports de force virtuel. Qui a de l’argent ? Qui a le pouvoir ? Qui fixe l’opinion ? Tout est ramené au nombre de clics.

Le clic informe tout, le clic façonne la matière binaire d’Internet, il structure les titres des articles jusqu’à leur agencement.

Tout cela créé un bruit autour de l’information qui rend parfois la tâche du citoyen plus difficile. Il faut creuser, creuser, creuser avant d’arriver à se faire une opinion réellement informée.

Ce matin par exemple, je glisse sur Twitter et je tombe sur un tweet qui attire mon attention étant donné que je suis les affaires culturelles : on piaille sur Molière.

« Churchill banni d’une école britannique, Lincoln expulsé des établissements scolaires de San Fransisco et, chez nous, Molière en voie de réécriture : jusqu’où ira la prodigieuse bêtise de notre triste époque ? »

Le tweet est bien construit : rythme ternaire toujours efficace, incise, usage fort à propos de la ponctuation et formule qui claque pour terminer. Le fond appuie sur certains de mes dadas : Churchill, Lincoln, Molière : culture classique. Expulsé, banni, réécriture : assaut. Voilà un monde binaire, passionnel, dans lequel on est somme de réagir.

Le tweet fonctionne : il aura donc mon clic.

Le gars tweeteur se fait incendier dans les commentaires. Visiblement, je ne suis pas le seul à avoir réagi au quart de tour. Dans la canopée aux deux cent quatre vingt signes, « dénoncer les propos » est une figure de style classique : il faut entretenir la colère, qui, dans ce monde-là, est bonne conseillère de clics.

« Vous devez supprimer, c’est très gênant »

« Rien à voir avec l’éducation nationale. Renseignez-vous »

« […] on arrête la démagogie xénophobe SVP »

On veut donc réécrire Molière ou pas ?

Comme le tweet ne comporte aucun lien vers un article, je cherche Molière réécriture et je tombe sur deux articles très intéressants. Le premier est un extrait d’émission de France Culture intitulé Molière le pari des réécritures. Ça date de 2017 : visiblement c’est une affaire qui dure.

Le chapô résume :

« Depuis quelques années – et notamment la série des Amphytrions depuis 2013, les adaptations, transpositions et réactualisations de l’oeuvre de Molière se multiplient. Elles seront 4 au Mois Molière à Versailles, 2 majeures au moins à Avignon. Faut-il aller jusqu’à réécrire Molière – et à quel prix ? »

L’extrait de l’émission dit en substance que Molière est à la fête et qu’on voit deux tendances se dessiner. D’un côté les « reprises littérales avec plus ou moins d’écarts scéniques » et de l’autre les « adaptations, les mises à jour, voire les réécritures ».

Le mot réécriture me fait tiquer. Il a un parfum de caviardage. On imagine que certains, trouvant la langue un peu vieillie, verraient une bonne occasion pour réécrire les classiques à leur image.

Excessif ? Cela a déjà eu lieu. Certes il ne s’agissait pas de Molière, ni même de Stendhal, mais du Club des Cinq. Ainsi un article d’Actualitte fait une étude comparée entre la traduction initiale et la « nouvelle » traduction. Les passés simples ont été remplacés par des verbes au présent, le vocabulaire a été simplifié et des passages entiers ont été supprimés.

Va-t-on réserver le même sort à Molière ?

Après quelques clics supplémentaires, on arrive enfin à l’article qui a lancé toute la polémique. Il vient d’un site consacré à l’actualité théâtrale. L’article s’intitule Réécrire Molière, l’audacieux pari de 10 sur 10 et on y apprend que l’association Drameducation, en partenariat avec la Comédie Française, a proposé une résidence d’écriture visant à « réécrire » des pièces Molière en dix pages, et ce afin de les rendre accessibles aux étudiants de Français Langue Etrangère.

On comprend mieux : ici, réécrire c’est en réalité faire une nouvelle pièce. L’affiche pourrait titrer : « d’après Molière » ou « sur une idée de Molière ». L’article précise d’ailleurs bien « au verbe réécrire, Michel Bellier préfère de son côté celui d’adapter ».

En réalité, ce type de réécriture est un exercice courant. L’un des autres articles de ma courte recherche propose d’ailleurs aux professeurs de réécrire le mythe de Don Juan afin de permettre aux élèves de s’approprier les thèmes principaux.

C’est un classique de prof de français : par exemple réécrire la cigale et la fourmi en changeant le registre de vocabulaire. L’un des tweeteurs poste d’ailleurs une photo montrant précisément cet exercice (revisité par les sixième E) :

« Elle alla crier la dalle

Chez la fourmi la radine,

La suppliant de lui lâcher

Un uber-eat pour survivre ».

Autrement dit : beaucoup de bruit, mais pas pour rien. Beaucoup de bruit pour beaucoup de clics. Clic-clic-clic vous entendez les recettes publicitaires qui entrent ?

Le lendemain, alors que je corrige l’article, je cherche quelques références supplémentaires. En tapant à nouveau « Molière réécriture » je vois aussitôt que de nouveaux articles ont éclos. Sur la même page on peut par exemple voir deux articles du Figaro : « Non, Molière ne va pas être réécrit pour le rendre plus accessible aux élèves français » et « Molière réécrit: le mépris et l’abêtissement ».

Toutes les options sont couvertes : peu importe la raison, pourvu qu’on ait le clic !

Sources

https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/moliere-le-pari-des-reecritures

https://www.lexpress.fr/culture/scene/moliere-mis-a-jour_1574678.html

Réécrire Molière, l’audacieux pari de 10 sur 10

Image : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/moliere-1622-1673-dans-le-role-de-cesar-de-la-mort-de-pompee, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=631410

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